La meute qui a apprivoisé l’Europe

De Barcelone à Rotterdam, de Saint-Marin à Rouen, les Huskies ont construit au fil des années l’une des plus belles histoires européennes du sport normand. Entre exploits historiques, défaites cruelles et souvenirs impérissables, retour sur plus de vingt ans d’aventure continentale avec un témoin  privilégié, Xavier Rolland, l’ancien Président.

Pour Xavier Rolland, alors président du club, tout commence à Barcelone en 2003. « Nous sommes montés dans le car avec l’impression de partir à l’aventure. Nous écoutions Eminem à fond. Nous étions excités comme des gamins. Nous avons perdu notre premier match, mais nous sommes revenus avec une certitude : nous voulions revivre cela. » Cette première campagne agit comme un révélateur. Les Huskies découvrent un univers plus grand qu’eux. Ils ne le savent pas encore, mais ils viennent de nouer une relation qui durera plus de vingt ans avec les compétitions continentales. Le premier titre de champion de France remporté en 2003 ouvre une nouvelle dimension. Rouen ne veut plus seulement dominer le baseball français. Le club normand veut se mesurer aux meilleures équipes européennes. La Coupe d’Europe devient alors un nouveau terrain de conquête.

Apprendre l’Europe
Les premières campagnes européennes servent d’abord à apprendre. À Barcelone, Prague, Anvers ou Nettuno, les Huskies découvrent les exigences du haut niveau continental : la profondeur du banc, la gestion des voyages, l’enchaînement des matchs, la qualité défensive ou encore la capacité à rester mentalement solide pendant une semaine entière de compétition. Face aux meilleures équipes italiennes et néerlandaises, les Huskies comprennent rapidement que le talent seul ne suffit pas. Il faut de l’expérience, de la discipline et une véritable culture de la victoire. Les Normands avancent, encaissent, corrigent et reviennent plus forts. Peu à peu, le club cesse d’être un simple outsider pour devenir un adversaire respecté. Comme le résume Xavier Rolland: « Nous sommes revenus de chaque Coupe d’Europe un peu plus forts que lorsque nous étions partis. »

2005 : Prague, le premier déclic
Avant les grandes épopées, il y a souvent un moment fondateur. Pour les Huskies, ce moment porte un nom : Prague. Lors de la Coupe d’Europe 2005, les Rouennais terminent à une frustrante cinquième place. Sur le papier, le résultat n’a rien d’exceptionnel. Pourtant, ceux qui ont vécu cette semaine savent qu’il s’agit d’un tournant.
Face à Zagreb, futur vainqueur de l’épreuve, ou face aux redoutables Espagnols de Tenerife, les Huskies passent tout près d’un exploit. Ils découvrent surtout qu’ils sont capables de rivaliser avec les meilleures équipes du continent. Xavier Rolland se souvient encore de ce sentiment partagé par tout le groupe :« À Prague, une ambition est née. Nous sommes repartis frustrés, mais décomplexés. Nous avions compris que nous pouvions rivaliser avec les meilleurs. » Ce sentiment va changer l’histoire du club.

2007 : l’année où tout bascule
L’exploit pour les Huskies se déroule à Saint-Marin en 2007. Cette année-là, Rouen réalise ce que peu imaginaient possible. Les Normands battent successivement deux champions d’Europe. San Marin, le champion d’Europe en titre dans son propre stade d’abord, puis ils éliminent l’ogre italien Rimini, le champion d’Europe 2005, en demi-finale. À plusieurs milliers de kilomètres de là, Xavier Rolland suit l’exploit depuis la France. « J’ai suivi le match sur le web. Quand nous avons battu Saint-Marin chez lui, le champion d’Europe en titre, je suis sorti à minuit dans mon jardin. Il pleuvait. J’ai dansé tout seul à minuit sous la pluie. Il fallait que j’évacue. C’était un sentiment incroyable. »
Le lendemain, avec Robin Roy, Yann Monnet et Paul Antoine, il saute dans un avion pour rejoindre l’Italie et assister à la finale. « Les joueurs n’en revenaient pas de nous voir arriver dans le vestiaire. »
Face aux Néerlandais de Kinheim Haarlem, les Huskies s’inclinent 3 à 1 mais réalisent un exploit historique. Pour la première fois depuis plus de trente ans, un club issu d’un pays autre que l’Italie ou les Pays-Bas atteint la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions.
Dans les colonnes de la presse régionale, paris-Normandie, une phrase résume parfaitement l’exploit : « Nous avons regardé les meilleures équipes européennes les yeux dans les yeux. » Parmi les acteurs de cette épopée figure Nicolas Dubaut. Des années plus tard, le souvenir reste intact :« Avec la pression et la fatigue accumulées depuis deux jours, c’était la plus grosse émotion que j’ai jamais ressentie sur un terrain de baseball de toute ma vie. » Le baseball français vient de franchir un cap.

2009 : le jour où Rouen a fait tomber Amsterdam
Deux ans après l’exploit de Saint-Marin, les Huskies poursuivent leur ascension européenne, sous le management de François Colombier. Direction Nettuno, en Italie, pour une nouvelle Coupe d’Europe qui va marquer durablement l’histoire du club. La compétition débute sous la pluie. À leur arrivée, les Rouennais découvrent un terrain détrempé et le premier match est finalement reporté. Le lendemain, le programme devient infernal : les Huskies doivent disputer deux rencontres dans la même journée. D’abord Tenerife. Puis Amsterdam. Un véritable marathon européen. Face aux Espagnols, Keino Perez est impérial sur le monticule. Comme souvent lorsqu’il porte les couleurs rouennaises en Coupe d’Europe, le Vénézuélien élève encore son niveau de jeu. Les Huskies s’imposent 2 à 0 et lancent parfaitement leur tournoi. 
Quelques heures plus tard, place au défi ultime. Amsterdam. Une référence du baseball européen. Sur la butte, Robin Roy prend la balle. Qui d’autre que lui pour écrire une nouvelle page de l’histoire des Huskies ? De retour après avoir livré son propre combat contre la maladie, le lanceur franco-canadien livre une prestation magistrale. Parfaitement soutenu par ses coéquipiers, notamment grâce à un homerun de Joris Bert dès la première manche, il neutralise l’une des attaques les plus redoutées du continent. Le ciel se déchaîne. La pluie tombe en trombes sur Nettuno. TJ Stanton vient assurer les derniers retraits avant que les arbitres ne décident d’interrompre définitivement la rencontre en septième manche. Rouen l’emporte. Victoire 8 à 5. Historique.
Pour la première fois de son histoire, un club français vient de battre une équipe néerlandaise en compétition européenne officielle. Pour Xavier Rolland, l’émotion est immense : « J’étais tellement heureux pour Robin. Il s’était battu contre un cancer, il l’avait vaincu. Il revenait dans le groupe et battait Amsterdam. Quelle leçon. » 
Les Huskies poursuivent ensuite leur parcours avec une victoire contre les représentants belges. Le rêve du Final Four semble alors à portée de main. Mais la fin de tournoi est plus cruelle. Rouen s’incline de peu face aux Allemands de Regensburg puis contre les Italiens de Nettuno. Les calculs sont impitoyables. Au run average, les Huskies terminent troisièmes. À une marche seulement du Final Four européen. Une immense frustration. Mais aussi une immense fierté. Car ce printemps 2009 a définitivement changé le regard porté sur le baseball français. Après la finale de 2007, Rouen prouve à nouveau qu’il peut également faire tomber les puissances néerlandaises. L’Europe a désormais appris à se méfier des Huskies.

2012 : Rotterdam, le coup de tonnerre européen
Cinq ans après Saint-Marin, les Huskies frappent encore plus fort. Le 30 mai 2012, dans le magnifique stade du Neptunus Rotterdam, Rouen affronte le club local, sept fois champion d’Europe. Les Huskies réalisent l’impensable. Victoire 6 à 3 avec une prestation magistrale du lanceur Chris Mezger. Une performance historique face à l’une des plus grandes équipes du continent. Dans les bras de son receveur Boris Marche, Keino Perez, entré en relève, laisse exploser sa joie. Pour Xavier Rolland, cette qualification est tout sauf un hasard : « Nous ne parlions que de Final Four. On était venus pour se qualifier. Les yeux des joueurs brillaient. Ils se savaient capables de réaliser cet exploit. » Aucune équipe française n’avait alors battu deux clubs néerlandais différents en Coupe d’Europe. Après Amsterdam en 2009, les Huskies faisaient tomber le géant Rotterdam sur son propre terrain.
Barcelone est balayé 12 à 3. Puis viennent les Allemands de Regensburg. Dans un match marqué par une bagarre générale et l’expulsion du troisième but américain des Huskies, Ethan Paquette, Rouen renverse la situation grâce notamment à un double décisif de David Gauthier. Brno, douze fois champion de République tchèque, est ensuite écrasé 12 à 0. Quatre matchs. Quatre victoires. Une qualification pour le Final Four européen. Une première historique pour le baseball français.

Quelques mois plus tard, à Rome, les Huskies découvrent avec émotion l’édition du jour de L’Équipe, avec une page  consacrée à leur aventure. « Les Huskies faisaient la Une de L’Équipe. Un club de baseball français à la Une de L’Équipe… c’était irréel », raconte Xavier Rolland.
Privés de plusieurs joueurs majeurs, dont Ethan Paquette suspendu pour la demi-finale, les Normands s’inclinent face au futur champion européen, Bologne. Puis vient cette petite finale épique face à Amsterdam. Menés 8 à 2, les Huskies reviennent à 8 à 7 dans une neuvième manche irrespirable.
Boris Marche, Luc Piquet, Bastien Dagneau, Dylan Gleeson, Maxime Lefebvre et Joris Bert entretiennent l’espoir jusqu’au bout. La remontée s’arrête finalement à un point du miracle. Mais l’Europe entend à nouveau le nom de Rouen.

 

2014 : Amsterdam confirme
Deux ans plus tard, les Huskies prouvent que leur présence au plus haut niveau européen n’est pas le fruit du hasard. À Amsterdam, ils battent notamment les Italiens de Nettuno (3/0), puis Prague (11/10) et Solingen (8/7) après onze manches de combat. « Solingen est alors emmené par l’Américain Chris Mezger, héros du titre de champion de France 2012 avec les Huskies. Le voir dans le camp adverse donnait à cette victoire une saveur particulière ».
Rouen atteint une nouvelle demi-finale continentale face à San Marin. Mais la meute n’avait plus assez de carburant pour menacer les Italiens. Rouen maintient néanmoins la France dans le groupe A. Une confirmation supplémentaire de son statut européen.

2017 : Regensburg et les larmes de Kenji
Parmi les campagnes les plus marquantes figure aussi celle de 2017, en Bavière. Les Huskies écrasent les champions d’Allemagne de Mainz puis dominent Regensburg devant son public. Tout se joue contre Rotterdam pour une place dans le dernier carré. Pendant sept manches, Rouen tient tête au futur champion d’Europe. La défaite finale est cruelle. Xavier Rolland se souvient encore du silence dans le vestiaire : « Je me souviens des larmes de Kenji Hagiwara. Nous savions que nous étions passés tout près. » Rouen termine cinquième d’Europe. Une performance remarquable.

2018 : aux portes d’une nouvelle finale
Onze ans après Saint-Marin et six ans après le Final Four de Rotterdam, les Huskies retrouvent une nouvelle fois les sommets européens. Cette génération, emmenée notamment par Joris Bert, Owen Ozanich, Dylan Gleeson, Bastien Dagneau ou encore Boris Marche, réalise un parcours remarquable et atteint les demi-finales de la Coupe d’Europe. Face aux meilleures équipes du continent, les Rouennais démontrent une nouvelle fois leur capacité à rivaliser avec les grandes puissances européennes. En demi-finale, ils tombent sur Rotterdam, futur champion d’Europe, au terme d’un affrontement de très haut niveau. La défaite (3/0) est frustrante, mais elle confirme surtout une réalité : plus de dix ans après leur première finale continentale, les Huskies sont toujours là. Toujours compétitifs. Toujours ambitieux. Toujours capables de regarder les meilleurs clubs européens dans les yeux.
Cette campagne de 2018 illustre parfaitement la force du modèle rouennais. Les générations passent, les effectifs évoluent, mais l’exigence demeure. Et lorsque l’Europe appelle, les Huskies répondent présents.

2022 : l’Europe à la maison
En juin 2022, l’Europe du baseball pose ses valises à Rouen. Pendant cinq jours, le terrain Pierre-Rolland devient le cœur battant du baseball européen à l’occasion de la Confédération Cup. Huit équipes venues de tout le continent se retrouvent sur les bords de Seine. En ville, une exposition des photographies de Glenn Gervot dans les jardins de l’Hôtel de Ville accompagne l’événement. L’ambiance est à la fête. Mais pour Boris Marche et ses coéquipiers, une seule chose compte : gagner.
Les Huskies entrent progressivement dans leur tournoi. Ils dominent d’abord les Autrichiens de Vienne 9 à 4 avant de s’imposer 10 à 2 face aux Hoboken Pioneers d’Anvers. En demi-finale, une vieille connaissance se présente sur leur route : les Barracudas de Montpellier. Portés par un Yaferson Lopez impérial sur le monticule, les Rouennais semblent avoir fait le plus dur en menant 7 à 1 à l’entame de la neuvième manche. Mais le baseball rappelle alors sa règle la plus impitoyable : aucun match n’est terminé avant le dernier retrait. Montpellier se rebelle. Les coups sûrs s’enchaînent. Les points aussi. L’avance rouennaise fond dangereusement jusqu’à 7 à 6. Avec deux retraits au compteur et le point égalisateur sur les bases, Boris Marche fait appel à Esteban Prioul pour éteindre l’incendie. Face à Mael Zan, un frappeur particulièrement dangereux, le capitaine des Huskies ne tremble pas. Strike out. Le terrain Pierre-Rolland explose. Rouen est en finale. 
Pour la première fois depuis longtemps, les Huskies retrouvent cette sensation particulière des grandes semaines européennes : un stade plein, une ville mobilisée et l’impression que tout un club vit au rythme du baseball.
Le lendemain, beaucoup imaginent une affiche contre les Marlins de Tenerife, favoris annoncés de la compétition. Mais les Espagnols sont surpris par les Belges d’Anvers en demi-finale. La finale oppose donc une nouvelle fois les Huskies aux Hoboken Pioneers. Dans un stade comble, porté par un public acquis à sa cause, Rouen livre un dernier combat intense. Les Belges mènent 5/2 en milieu de 5me manche mais les Huskies ne lâchent rien. Double d’Hernandez, homerun de Dagneau, double de Bert. Le score est de 5/5 en dernière manche. Avec les buts remplis et un compte plein, Dylan Gleeson soutire un but sur balles qui offre le titre européen aux Rouennais.  Victoire 6 à 5. Le trophée reste sur les bords de Seine.
Près de vingt ans après ses premiers pas européens à Barcelone, Rouen ajoute une nouvelle ligne à son histoire continentale. Devant son public. A la maison. Et peut-être est-ce ce qui rend ce titre si particulier : pendant quelques jours, c’est l’Europe entière qui est venue à Rouen. Et c’est Rouen qui est monté sur le toit de la Confédération Cup.

Une aventure qui continue de s’écrire
Aujourd’hui encore, lorsque les Huskies prennent la route de l’Europe, ils transportent avec eux plus de vingt ans d’histoire continentale. Une histoire faite de voyages, de stades mythiques, de victoires mémorables et de défis relevés contre les meilleures équipes du continent.

Derrière ces campagnes européennes se cachent aussi des centaines de bénévoles, de dirigeants, de scoreurs, de chauffeurs, de partenaires et de supporters qui ont permis à cette aventure d’exister. Car les voyages en Europe ne se gagnent pas seulement sur un terrain. Ils se construisent tout au long de l’année, dans l’ombre. Des pionniers aux générations plus récentes, de David Gauthier à Joris Bert, de Luc Piquet à Robin Roy, d’Owen Ozanich à Dylan Gleeson, de Bastien Dagneau à Yoann Vaugelade, de Maxime Lefebvre à Boris Marche, chacun a apporté sa pierre à l’édifice.

Sur le terrain, ces joueurs ont porté les couleurs rouennaises sur les plus grands stades du continent. Sur le banc, des techniciens comme Keino Perez, Robin Roy, François Colombier, aujourd’hui Quentin Becquey, ont également accompagné cette ambition qui a permis à Rouen de devenir l’un des clubs les plus respectés du baseball européen.
Pour Xavier Rolland, qui a vécu cette aventure comme président, dirigeant, supporter et témoin privilégié, un souvenir résume tous les autres :« Ce que j’aimais dans les Coupes d’Europe, c’était ce sentiment étrange de vivre une semaine comme des professionnels alors que nous étions des amateurs passionnés. Pendant quelques jours, nous ne faisions que manger, dormir et respirer baseball. »Et c’est peut-être cela, au fond, l’Europe des Huskies. Une histoire de passion. Une histoire d’amitié. Une histoire de baseball.

Une histoire née sur les bords de Seine et entrée dans la mémoire du baseball européen.

2007, Rouen bat Rimini, champion d'Europe, 4/3, en demi-finale
2012, Rouen bat Rotterdam sur son terrain. Perez et Marche explosent.
2017, Rouen domine les Allemands de Regensburg


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