18 Sep 2003, le jour où tout a commencé
Il existe des victoires que l’on ajoute simplement à un palmarès. Et d’autres qui font basculer l’histoire d’un club. En septembre 2003, face à Savigny, les Huskies décrochent leur premier titre de champion de France. Cette finale marque le début de quelque chose d’immense, mais elle reste aussi indissociable d’un drame : la disparition de Pierre Rolland, l’un de ceux qui avaient contribué à construire le club. Vingt-trois ans après, les souvenirs restent intacts.
Rouen, à cette époque, est déjà installé parmi les bonnes équipes françaises. Mais il lui manque encore l’essentiel : un titre de champion. Le club s’en approche depuis plusieurs saisons sans réussir à franchir cette dernière marche. Pour y parvenir, il a confié l’équipe à Christian Chénard. Le Québécois est à la fois entraîneur-chef et lanceur. Son objectif en arrivant est clair : gagner. « Arriver à Rouen comme entraîneur-chef et lanceur des Huskies, avec le rêve de gagner un championnat de France, c’était tout un défi. Mais ce que nous avons vécu cette année-là dépassait largement le baseball », raconte aujourd’hui Christian Chénard, l’actuel entraîneur des lanceurs des Capitales de Québec..
Le talent est là. Robin Roy, Boris Marche, Yann Monnet et la jeune génération des Huskies (Piquet, Hagiwara, Ouin, Peron…) composent un groupe qui possède surtout une qualité essentielle : il croit en ce qu’il est en train de construire. Boris Marche, receveur de l’équipe, s’en souvient : « Le début d’une grande histoire ! Quelle équipe ! Nous n’étions encore que des outsiders face à une équipe qui comptait beaucoup de joueurs très talentueux. Emmenés par Christian, avec Robin sur le monticule, Yann et beaucoup d’autres joueurs de qualité. Une équipe pleine de passion, de solidarité, d’intensité, qui a semé la graine du succès. » Et sur la route du premier titre se trouve déjà… Savigny-sur-Orge.
Quelques mois auparavant, les Lions avaient battu Rouen 4-2 en finale du Challenge de France. Cette fois, les deux équipes jouent pour le championnat.
Dès le premier match, la finale devient folle.
Les deux premiers matchs sont programmés en Il-de-France. Lors du match 1, Savigny mène 3-2, puis 5-4 et encore 7-5 en huitième manche. Rouen réduit l’écart à 7-6. En neuvième, les Huskies ne sont plus qu’à un retrait de la défaite lorsque Flavien Peron frappe le coup sûr de l’égalisation. Joris Fillatre donne ensuite l’avantage à Rouen. Malgré quelque 150 lancers, Christian Chénard retourne sur le monticule et termine le travail.
Rouen vient d’arracher un match qu’il semblait devoir perdre.
Mais quelques minutes après cette victoire, le sport passe brutalement au second plan. Au cours du diner avec l’équipe, Xavier Rolland apprend que son père Pierre vient d’être victime d’une rupture d’anévrisme et lutte contre la mort en Espagne. Pierre Rolland n’est pas seulement le père de Xavier et Pierre-Yves. Il appartient à cette génération de bénévoles qui a construit les Huskies. Dirigeant, arbitre, formateur, scoreur, travailleur de l’ombre, il a notamment participé à maintenir le club en vie pendant les années difficiles du milieu des années 1990.
Le lendemain, malgré tout, la finale continue. Rouen s’impose 5-3. Les Huskies mènent désormais deux victoires à zéro. Il reste un match à gagner.
La veille de ce troisième rendez-vous, la nouvelle tombe : Pierre Rolland est décédé.
La promesse de Robin Roy à Xavier Rolland
Et c’est Robin Roy qui va prendre la balle pour Rouen. Christian Chénard n’a aucun doute sur son choix : « Pour moi, il n’y avait aucun doute que c’est Robin Roy qui devait avoir la balle lors du dernier match. » Robin Roy est arrivé en France en 1991. Douze ans plus tard, il se retrouve sur le monticule avec la possibilité d’accomplir précisément ce pour quoi il était venu : faire de Rouen un club champion de France. Mais ce jour-là, l’enjeu dépasse largement le baseball. Juste avant la rencontre, Roy va voir Xavier Rolland. Les deux hommes sont de grands amis depuis que Xavier à fait venir Robin de Montréal. Il lui fait une promesse. « Je me souviens avoir dit à Xavier juste avant le match que, pour son père, personne ne croiserait le marbre ce jour-là. Un seul joueur, il me semble, a atteint la deuxième base. »
Puis le match commence. Au fil des manches, Robin Roy pense à celui qui vient de disparaître. Presque comme s’il continuait à partager le match avec lui. « Je pensais pendant le match à Pierre qui nous regardait de là-haut. Je lui disais parfois : “Regarde bien celle-là ! Tu as vu ça ?” »
Et Robin Roy tint parole
Rouen s’impose 4-0. Roy réussit 12 retraits sur prises, record pour un lanceur rouennais dans un match de finale. Sur l’ensemble de cette finale, ses statistiques sont incroyables : 20 strikeouts et une moyenne de points mérités de 0,00. Il est désigné MVP de la finale. Robin Roy gagnera ensuite d’autres titres avec les Huskies, comme joueur puis comme manager. Mais 2003 conservera toujours une place à part. «C’est la finale la plus émotionnelle. C’est le premier titre du club. Je suis arrivé en France en 1991 pour cela : faire de Rouen un club champion. Il a fallu douze années de travail, de frustrations parfois, mais beaucoup d’acharnement et de bons moments avec un groupe de passionnés pour finalement conquérir ce titre et commencer à s’attaquer à l’Europe. »
« Il était impossible de savourer pleinement »
Pour Xavier Rolland, alors président du club, ce premier sacre restera nécessairement associé à la disparition de son père. « C’est évidemment un moment extrêmement émouvant. C’était d’une cruauté terrible pour nous et il était impossible de savourer pleinement cette victoire. Les garçons ont été extraordinaires et tout le club nous a entourés. Je pense notamment à ma maman. Et je me souviens de cette sensation : ce jour-là, nous étions invincibles. » Boris Marche se rappelle lui aussi cette joie impossible à dissocier du deuil : « Je me souviens des larmes de joie, mais aussi de la profonde tristesse liée à la perte de Pierre ».
Même souvenir chez Christian Chénard, pour qui le groupe était devenu bien davantage qu’une équipe : « Je me souviens de la fierté, de la tension, de la joie… mais surtout de cette famille que nous étions devenus. Ce titre, nous l’avons gagné ensemble. 2003, ce n’était pas seulement un championnat. C’était le début d’une histoire, une histoire qui allait marquer nos vies pour toujours. »
Sur le moment, personne ne sait évidemment ce que ce premier titre va déclencher. Il y a une équipe qui vient enfin de devenir championne. Des joueurs qui s’embrassent. Un club qui fête ce qu’il attendait depuis des années. Et, au milieu de tout cela, une famille frappée par la disparition de l’un des siens.
Avec vingt-trois années de recul, pourtant, septembre 2003 apparaît comme une véritable ligne de partage. Il y a eu les Huskies avant 2003. Et il y aura ceux d’après. « Qui aurait pu penser, en septembre 2003, que nous allions remporter autant de titres ensuite ? , s’interroge Xavier Rolland. Nous étions très ambitieux certes, mais de là a imaginer une telle hégémonie… »
En 2026, Rouen retrouve encore Savigny en finale du championnat de France. Les générations ont défilé. Les joueurs et les entraîneurs ont changé. Les maillots aussi.Mais pour retrouver l’origine de cette histoire, il faut toujours revenir au même endroit. Septembre 2003. Savigny. Christian Chénard. Robin Roy sur le monticule. Une promesse faite à Xavier avant le match. Douze strikeouts. Un score : 4-0. Et Pierre Rolland.
Le premier championnat des Huskies n’a jamais été seulement leur premier titre. Ce fut le jour où Rouen apprit à devenir champion.